"Les crayères, patrimoine de REIMS"  

 

Voyage au bout des crayères

Une ville sous la ville

Les carrières souterraines de craie à Reims 

  Sites à visiter

 

La Presse

 

Les ambassadeurs sous le charme des crayères

Découverte du four à chaux de Verzenay

Répertoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les ambassadeurs sous le charme des crayères

L’Unesco classera-t-il enfin les Paysages de Champagne au patrimoine mondial cet été ? La maison Ruinart a fait son possible pour les mettre dans les meilleures dispositions.


La délégation sous le charme des puits souterrains, à 40 m sous terre, de la maison Ruinart.

Alors Monsieur l’ambassadeur du Viet-Nam, que dites-vous de cette visite ?

«-Je suis impressionné, favorablement. -Et vous madame ? -Moi je suis la femme de l’ambassadeur du Pérou. La visite m’a beaucoup plu. À mon mari aussi. » Il ne faut certes pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais si l’on se fie à ces témoignages, ça commence à sentir bon pour le classement des Paysages de Champagne au patrimoine mondial de l’Unesco, décision attendue pour fin juin ou début juillet à Bonn.

Ces témoignages ont été recueillis la semaine dernière, à l’occasion d’une visite des crayères de la maison de champagne Ruinart à Reims. Une visite in situ organisée par l’association Paysages de Champagne porteuse du dossier depuis déjà huit ans, à l’intention d’une délégation d’ambassadeurs auprès de l’Unesco membres du comité du patrimoine mondial ; étaient représentés, outre la France, le Japon, la Malaisie, la Pologne, le Viet-Nam et le Pérou.  Ce sont les membres de ce comité qui auront à décider au nom de tous les membres de l’organisation » rappelle Pierre Cheval, président des Paysages. Il convenait donc de les mettre dans de bonnes dispositions avant leur vote, et à cet égard, la maison Ruinart a fait honneur à la ville et à sa réputation. Accueil cordial, et en anglais, du président de l’entreprise Frédéric Dufour, visite commentée, en anglais toujours, des fameux galeries et puits souterrains qui font le charme du lieu, sans oublier bien sûr la dégustation finale, agrémentée elle aussi de commentaires du chef de cave Frédéric Panaïotis.

Ajoutons à cela un chaleureux discours du maire Arnaud Robinet, rappelant tout l’attachement de sa ville à son patrimoine, avec même en prime un petit clin d’œil à destination du visiteur japonais, pour lui dire que cet été Reims allait se jumeler avec Nagoya, et l’on peut se prendre à espérer un aboutissement favorable.

« Pour nous, ce classement apporterait une visibilité supplémentaire très forte, commente le président Dufour, notamment auprès de la clientèle asiatique qui visite la France avec la carte des sites Unesco en main. » Alors bientôt un retour de l’ambassadeur vietnamien comme simple touriste ?

 
Les ambassadeurs ont parcouru une partie des 8 km de cave


FrédéricPanïotis, chef de cave, a commenté la dégustation finale


Le président Frédéric Dufour.


Les visiteurs n'ont pas fait beaucoup de commentaires, mais ont semblé apprécier.

Antoine Pardessus

Extrait de l' union du 12/12/2014


Répertoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Verenay / Le four à chaux, nouveau monument historique

Sa rénovation a coûté 146.000 euros

 Couper le ruban officiel, un acte toujours sympathique.
Couper le ruban officiel, un acte toujours sympathique.

Rénover le four à chaux est un chantier qui a nécessité près de quatre années de travail, alors il lui fallait bien une inauguration officielle ! C'est donc entouré de Jean-Claude Etienne, conseiller économique et social, d'Alain Toullec, conseiller général, de Thierry Georgeton, conseiller particulièrement investi dans ces travaux, que Jacques Gragé, maire, a coupé le traditionnel ruban. Dans son discours, l'élu a rappelé que préserver le patrimoine était une belle mission des collectivités. « Rien n'est plus triste que des monuments qui n'existent plus que dans la mémoire des anciens. Notre ambition, dans ce projet, est de croire que, dans deux ou trois générations, les jeunes viendront encore au pied du four, pour se faire raconter l'histoire de ce beau témoignage de notre industrie d'hier. »

Puis Thierry Georgeton, a rappelé la genèse du projet. « Le parc Naturel de la Montagne de Reims, via Estelle Profit, Caroline Feneuil, Emilie Renoir, nous a bien aidés dans la préparation de ce chantier, tout comme la famille Dautefeuille (holding Bollinger) qui a bien voulu céder le monument. Le chantier s'est déroulé en trois tranches et nous avons principalement travaillé avec la maison Léon Noël, spécialisée dans la rénovation des bâtiments de prestige, et la maison Hautem pour la section éclairage. Il nous reste à poser les panneaux explicatifs et finir l'environnement proche. Cette rénovation a coûté la somme de 146 000 euros et nous avons reçu 30 000 euros de la part de Catherine Vautrin, 20 000 euros par le conseil régional et 5 000 euros par le professeur Jean-Claude Etienne. »

Celui-ci a d'ailleurs dit sa satisfaction d'être là et a rappelé que la géologie du terroir intéressait au plus haut point les scientifiques de toutes nationalités. « Vous avez eu une grande idée de faire revivre ce témoignage d'un passé industriel local riche. » Alain Toullec a rappelé que le canton de Verzy était le plus titré dans le domaine du fleurissement et que ce nouvel élément ne pouvait être qu'un plus dans le domaine du tourisme champenois

Extrait de l' union du 29/05/2012


Répertoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyage au bout des crayères

Les sous-sots de Reims n'en finissent pas de nous surprendre. Les découvertes archéologiques gallo-romaines y sont fréquentes et souvent remarquables. Mais parallèlement à ces richesses, Reims dispose d'un vaste réseau de caves, de galeries et de crayéres qui ont forgé l'histoire et l'identité de la ville, et pas seulement pour leur utilisation par les grandes les grandes maisons de Champagne.

 Ils avaient une trentaine d'année lorsqu'ils fondèrent, le groupe Pluton, rassemblement de passionnés férus de recherches en milieu souterrain. « L'idée que Reims dispose d'un réseau de galeries souterraines était largement connus à la fin des années 70. Pourtant. personne n'avait entrepris d'études approfondies à ce sujet », explique Marc Bouxin, conservateur du musée St-Remi et cofondateur du groupe Pluton.

Très vite, la démarche réunit des personnes cultivant le même intérêt pour l'histoire et ses mystères. A l'époque, les entrées des galeries étaient largement connues des inities. Sous le musée de l'abbaye St-Remi ou encore sous l'ancien Collège des Jésuites, les accès étaient le plus souvent murés Le groupe Pluton, lui, s'aventurera dans l'obscur. Mais attention, si leur entreprise pouvait prendre des allures d'un récit de Jules Verne, sa motivation était purement scientifique.

300 000 rn3 de craie extraits du sous-sol

Le groupe Pluton a relevé précisément les réseaux de souterrains romains et médiévaux ainsi que les extensions ou aménagements récents, Philippe Tourtebatte, membre de Pluton et géologue. estime environ à 3000 le nombre de sites, tous aménagements confondus (puits, carrières, caves). Sous nos pieds, des dizaines de dizaines de kilomètres de galeries situées à un minimum de 15 m en dessous du sol, sillonnent la ville. Certaines galeries peuvent atteindre plus de 40 m de hauteur (plus haut que la nef de la cathédrale de Reims). Et Philippe Tourtebatte d'expliquer : « Nos ancêtres étaient obligés de creuser très en profondeur s ils voulaient atteindre la craie la plus pure, propre à constîtuer des blocs pour la construction. Les couches inférieurs servaient à fabriquer la chaux qui était utilisée comme liant entre deux blocs maçonnés ». La craie est un matériau fondamental dans les édifices rémois. A titre d'exemple, le mur d'enceinte (abattu au XIX siècle), qui protégeait la ville au  XIV siècle, a  nécessité, selon les estimations de Philippe Tourtebatte, quelque 15 000 m' de craie. L'extraction de l a craie fut intensive du X au XVIII siècle.

Au total, près dû 30 0000 m3 aurait ainsi été extraits du sous-sol. Une industrie à part entière qui a donné naissance a de véritables dynasties d'extracteurs de pierres et de maçons (ex : les familles Le Cocq et BOULANGER, des noms que l'on retrouve souvent inscrits sur les blocs de taille de crayères.


Les extracteurs de pierre et les maçons avaient l'habitude de signer leur chantier. Ici, la famille Le Cocq est une des grandes familles de maçons à Reims.

Un bon moyen de protection

Les Rernois ont souvent trouvé refuge dans les sous-sols de la cite des sacrés. « Hormis la cathédrale, les principaux   édifices religieux étaient, jusqu'au XIV siècle, en dehors de l'enceinte de la ville. Crcuser des galleries pour faire relier ces édifices à la ville fortifiée était alors un bon moyen de s'assurer une solution de repli », explique Marc Bouxin. Les souterrains servaient aussi d'abris aux habitants lors des fréquents (et redoutés) incendies.

Au XIX° siècle, les crayères connaissent une nouvelle vocation qui donnera à Reims un prestige mondial. La température constante des galeries creusées dans la craie et les propriétés physiques du minéral offrent  des conditions idéales de conservation du vin. Les uns après les autres, les grandes maisons de champagne vont profiter de cet exceptionnel patrimoine pour faire reposer des millions de bouteilles dans les crayère 

Plus tard, durant la première guerre mondiale, les rémois trouverons dans les galeries et les nombreuses caves aménagées (certaines en salles de classes) un abris précieux pour se protéger des bombardements. La reconstruction de Reims, au lendemain de la Grande Guerre, à sérieusement hypothéqué nos chances de connaître avec plus de précision l'ensemble du réseau souterrain rémois. « Lors de la reconstruction, explique Alain Chauveau, l'un des membres du groupe Pluton, les souterrains ont servi de déblais aux énormes quantités de gravats qu'il était trop coûteux de transporter à l'extérieur de la ville ». La grande majorité des galeries a ainsi été obstruée, comphquant ainsi les sérieusement les prospection; du groupe Pluton et rendant inaccessibles quelques probables trésors cachés de l'histoire.

 

MYTHES OU REALITES ?

Les galeries souterraines de Reims sont à l'origine de nombreux mythes, de légendes urbaines, voir même de superstition,s. Les choses les plus improbables côtoient des suppositions historiques difficiles à vérifier.

> Au fil des siècles une " faune " aurait trouvé dans les galeries le cadre idéal pour s'adonner à certaines pratiques proscrites au Moyen-Age, et au cours de l'époque moderne. Rien dans les textes ne confirme l'existence de messes noires ou de sorcellerie.0 Pourtant, dans certaines galeries, des gravures dans la craie illustrant des scènes de bacchanales ont été découvertes par le groupe Pluton. Ce qui est certain, c'est qu'au XVIII° siècle, des édits royaux ordonnèrent aux autorités de la ville de Reims de bloquer tous les accès aux galeries.

> La superstition de la Pierre du Diable, située Place Museux : au Moeyn-Age, chaque année à la même date, le curé et sas paroissiens se réunissaient autour d'une entrée de puits. La légende voulait que ce puit serve de porte pour accéder aux enfers. Chaque jour, le diable franchissait une marche, et c'est au 365° jour, quant le diable grattait la pierre qui obstruait le puits, que curé et ses paroissiens chantaient des cantiques pour effrayer le diable.

> Une autre légende urbaine veut qu'il existe un vaste lac sous la cathèdrale de Reims. C'est bien sûr faux. Mais certains plaisantins ont pris un malin plaisir à se servir du mythe avec humour. Et Max Bouxin de se souvenir ; « A l'occasion d"un d'un canular, FR3 à l'époque nous avait filmés jusque dans une crypte de la cathédrale et par un habile montage , le plan suivant nous montrait en train de nous éloigner sur un vaste lac souterrain ».   Dans le même esprit, les Pompiers de Reims, avec la complicité de la presse locale, avaient simulé une opération de sauvetage sous la cathédrale.

 Extrait de VRI N° 235


Répertoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une ville sous la ville

AU SUD DE LA VILLE ... UN QUARTIER DE GRUYERE

  

On raconte qu'autrefois, au temps où par-delà l'enceinte fortifiée du bourg Saint-Remi, s'étendaient de grandes terres de culture, un laboureur occupé à tracer droits ses sillons vit soudain son attelage englouti dans un effondrement de terrain. L'accident serait à l'origine de la découverte des fameuses crayères de l'époque gallo-romaine disséminées dans le sous-sol de la colline dominant le sud de notre cité.

Légende ou réalité ? Toujours est-il que, depuis plusieurs siècles, ces carrières de craie creusées jusqu'à une trentaine de mètres de profondeur, exploitées sans plan bien défini mais reliées entre elles par des passages à hauteur d'homme, font le bonheur des Maisons de Champagne. Nous y reviendrons.

Mais, plus près de nous, vous souvient-il des travaux heureusement entrepris pour consolider et mettre en valeur les vestiges de l'abside de l'ancienne église paroissiale Saint Julien, le long de la rue du même nom ?

Un savant étayage de chevrons maintenait les parties supérieures de l'édifice, tandis que s'effectuaient les travaux de consolidation des restes de voûtes. Le ciment y était largement mis à contribution. Pour les besoins du travail, un camion de grève déverse un soir son chargement au pied des échafaudages. Le lendemain matin ... Stupeur, le tas de grève a disparu ! II s'était tout simplement écoulé dans une sorte de cheminée ouverte dans le sol.

A quelque temps de là, comment dépeindre l'effroi d'une aimable habitante de l'impasse Saint-Julien  ... là encore...qui,  sortant dans sa cour, sentit soudain le sol se dérober sous ses pieds pour l'installer debout dans un trou montant jusqu'à ses épaules. Récupérée de justesse ... Alors que plusieurs mètres de vide se trouvaient encore sous elle, elle doit à son caractère bien trempé et à plusieurs mois de recul d'avoir retrouvé le sourire avec lequel elle accueille les visiteurs de la Basilique.

Plus haut sur la butte, ce fut une autre surprise pour un riverain de la rue Gérard Philippe habitué à trouver devant sa fenêtre le cône sombre d'un solide sapin. Un beau matin l'horizon était dégagé. L'arbre avait tout simplement disparu dans les entrailles du terrain.

Bien d'autres cas d'effondrement pourraient encore être évoqués. Oui, notre butte Saint-Nicaise est bien perforée de toutes parts comme le sont les tomes du gruyère français.
 

UNE AUBAINE POUR LES REMES : LA CRAIE !
 
Le réalisme politique des Rèmes les poussa à faire alliance avec Rome déjà solidement installée en Narbonnaise. Ainsi furent contenues les peuplades remuantes qui les menaçaient tant au nord qu'à l'est. Cela valut à l'antique " Durocortorum " de devenir le siège du gouverneur romain de la province de Belgique avant que celle-ci ne soit partagée avec Trêves placée en sentinelle aux limites Est de l'Empire. Sa situation stratégique au croisement des routes majeures allant vers Sens, Boulogne, Trêves ou Lyon, comme son destin administratif, lui apportèrent une grande prospérité dès le Haut-Empire. Il s'ensuivit une extension de l'habitat tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'oppidum primitif. On pense que dès cette époque, le sous-sol de la colline Sud dominant la cité, fut exploité pour extraire sans trop de mal, un matériau de construction à portée de main et offrant de multiples avantages.

Les stratifications de la Champagne " crayeuse " dans sa partie la plus compacte, la craie " franche ",  permettent en effet la taille aisée de moellons épais propres à isoler du froid de l'hiver comme à procurer une agréable fraîcheur durant la saison chaude. Ce fut l'origine des " crayères ",  puits tronconiques s'évasant sous terre à partir d'un " essor ", ouverture pratiquée à la surface du sol, aujourd'hui solidement consolidée par de la maçonnerie et conjuguant parfois les avantages de l'aération et de la lumière.

Il  est  probable que le hasard a d'abord guidé nos carriers avant que le repérage des bancs de craie franche net concentre l'extraction sur la colline extérieure à l'habitat primitif. Mais aucun plan ne s'ensuivit. On distança seulement les différents puits pour éviter les éboulements. Et plus tard, au fond, limitée par la nappe phréatique, on établit la circulation en créant des passages reliant entre elles les principales crayères.

Ces passages constituèrent bientôt, en direction de la cité, un réseau souterrain de communication mis à profit, dès l'origine, par les chrétiens persécutés avant l'ère constanfinienne, pour y trouver asile de leur vivant et tombeau après la mort. Plus tard, il sont sans doute permis à nos ancêtres de se soustraire, eux et leurs biens, aux raids dévastateurs des hordes d'envahisseurs : Germains, Huns, Vandales et autres Normands déferlant sur la cité. Ceci avant que les deux sanglantes convulsions du XX° siècle leur rendent encore un  rôle d'abri souterrain. Une partie d'entre eux a pu être reconnue par les spécialistes du Patrimoine Urbain de notre Ville. Les éboulements survenus du fait des constructions en surface, et sans doute aussi des ébranlements causés par les guerres et la circulation urbaine, en interdisent malheureusement l'accès aux visiteurs. Ils auraient tant à raconter sur le passé du bourg Saint-Remi !

II semble que l'équarrissage des moellons destinés aux constructions devait se pratiquer à l'air libre et sur place. Les déchets étaient ensuite rejetés dans l'un des puits vidé de ses entrailles de craie. En 1950, travaillant au projet de liaison entre les crayères situées de part et d'autre de l'avenue Général Giraud, nous avons exploré à partir du fond une crayère de départ du futur souterrain en compagnie de M. René Laidebeur. Elle était au deux  tiers remplie par un cône de déchets dont la pente permit de situer l'essor primitif dans le sous-bois existant à l'époque. Ce n'est pas un cas unique puisque notre actuelle butte Saint Nicaise est constituée de ces décombres ressortis des crayères pour l'aménagement des caves.

Participant avec les pans de bois à l'urbanisation débordante de la cité, la craie était encore utilisée pour l'industrie drapière développée dans notre quartier par l'abbé de Saint-Remi. Ceux d'entre nous qui, dans les années 1970, assistèrent à la démolition puis à la rénovation du quartier se souviennent encore de ces courrées de Fléchambault cernées de vieilles maisons presque toutes édifiées en moellons de craie, aux crépis lézardés et cependant toujours solides quoique dépourvues des élémentaires conditions d'hygiène.

UNE AUBAINE POUR LES MAISONS DE CHAMPAGNE : LES CRAYÈRES

Au XVIII° siècle se développe en Champagne la recherche d'un vin effervescent qui détrônera bientôt les vins " tranquilles " ayant fait cependant le renom de plusieurs crus de la région. La découverte des crayères ouvre de nouveaux horizons aux négociants. souvent déconcertés par ce vin capricieux, si difficile à tenir bien sage dans des flacons encore fragiles. Voilà tout un réseau de caves très profondes offrant des surfaces pour l'installation des premières tables de remuage, nos futurs pupitres. A cette profondeur, la température sera pratiquement constante, l'année durant, calmant ainsi l'humeur fantasque des précieuses bouteilles.

Le premier, Nicolas Ruinart s'installe dès 1769 au sommet de la colline contre notre rue des Crayères. Préférant le commerce des vins à celui des étoffes mené de front par sa famille, il s'attaque à l'aménagement de cette nouvelle propriété.

Ce n'est pas une mince affaire. Certaines crayères sont vides, mais que de parois fragilisées depuis la fin de l'exploitation de la craie. Il faut tester et consolider ces cônes impressionnants, ceinturer les " essors " affleurant à la surface du terrain et aménager ainsi de modestes lucarnes qui dispenseront un peu de lumière sur les chantiers. Il faut aussi déblayer au treuil les déchets d'équarrissage déversés dans certains puits. Ils viendront s'entasser à l'air libre sur la butte Saint-Nicaise. A la lumière des quinquets, plus tard des lampes à carbure, en attendant l'arrivée de l'électricité, on " aplanit " sommairement les espaces libérés, on les relie au besoin par de nouveaux couloirs et on construit les larges escaliers qui donneront accès à ces caves. En surface, le travail ne manque pas davantage car, outre les bureaux, il faut élever de vastes celliers pour les centaines de tonneaux qui vont s'y superposer à partir des vendanges. Ensuite de vastes salles de travail seront destinées à abriter les tonneliers, les vanniers, les hommes d'entretien, l'atelier de tirage (la mise en bouteilles) avec son grand foudre de mélange puis ceux d'habillage et d'expédition. Dans les cours, des cases à bouteilles vides bordent les murs d'enceinte tandis que les greniers accueilleront bouchons, paillons et autres fournitures de caves. Vaste programme qui va s'imposer à tous ceux qui vont investir le coin. Ils ne manqueront pas !

C'est ainsi que s'installeront en vis-à-vis'de Ruinart, rue des Crayères, les associés du Champagne Charles Heidsieck trouvant ici la surface complémentaire à leurs installations de la rue de la Justice.

Mais l'investissement le plus spectaculaire sera celui de la veuve de Louis-Alexandre Pommery, décédé prématurément en 1858. Appuyée par de solides collaborateurs don't Narcisse Greno, l'associé de son défunt mari, et le très apprécié Henri Vasnier, elle acquiert 50 hectares de terrain couronnant la colline, au sortir de la guerre de 1870. Elle voit grand, tant au-dessus qu'en-dessous. Des équipes de mineurs sont embauchées pour dégager, niveler, relier entre elles les 120 crayères existantes et tailler dans la craie franche des caveaux supplémentaires. En surface, elle entoure cette vaste propriété de hauts murs à l'intérieur desquels une architecture - copiée sur le style gothique du XVI° siècle, dit élisabethain  -  va inspirer la construction de tous les bâtiments. Des tourelles crénelées surgissent entre de vastes demeures et d'immenses celliers sont établis autour d'imposants bureaux. Bien plus, le terrain est si vaste qu'il englobera bientôt plusieurs hectares de vignes, puis avec l'arrivée du Marquis Melchior de Polignac en 1907, un parc de sports et de loisirs est installé sur 22 hectares. Il a fallu 8 années pour mener à bien cet ensemble qui inscrit majestueusement le nom de Pommery à l'entrée de Reims. Traversée aujourd'hui par le boulevard Henri Vasnier, l'avenue Général Giraud et la rue Jankel Segal, cette Maison était limitée à l'Ouest, le long du boulevard Diancourt, par la Maison Henriot installée face à la Place des Droits del'Homme. Elle avait acquis de belles crayères de part et d'autre de l'avenue du Général Giraud. Elles furent réunies en 1950 par un couloir voûté traversant l'avenue et doublant ainsi la surface, utilisable toutefois après de longs travaux de consolidation des crayères jusque-là abandonnées. Dans l'escalier menant aux caves se trouvaient des vestiges de la vieille enceinte dressée à l'époque des invasions barbares.

Au milieu du siècle dernier, le bas de l'avenue du Général Giraud était occupé par la Maison Georges Goulet dont les murs à pans de bois témoignaient encore de cette technique de l'habitat rémois avant la destruction de la première guerre mondiale. Plus tard, elle fut acquise par M. Jacques Lepitre qui céda, à sa voisine Henriot, les bâtiments adossés à la place des Droits de l'Homme et établit une annexe de sa Maison dans la zone Farman, en direction de Châlons. Les installations de ces deux maisons ont de nos jours fusionné sous le nom de la Maison Veuve Clicquot Ponsardin.

Autre Veuve célèbre du Champagne, Madame Clicquot, elle aussi entourée de sages collaborateurs, dont Edouard Werlé qu'elle associera à ses affaires, développe rapidement un commerce florissant. Vite à l'étroit dans ses bâtiments du centre ville, sa Maison acquiert le bas de notre colline descendant jusqu'a proximité du canal. Aux crayères existantes sera donc ajouté un important quadrillage de caveaux symétriques très commodes pour l'alignement des pupitres servant au remuage des bouteilles. De multiples " chantiers " de dégorgement seront installés dans les crayères proches. Les bouteilles, autrefois manipulées dans les paniers d'osier à 6 cases, gagneront les caves ou en remonteront à l'aide des chaînes à paniers. Aujourd'hui seuls le stockage de vieillissement et le remuage des bouteilles occupent la surface des caves. Toutes les autres étapes du travail se trouvent étalées en surface, depuis l'importante cuverie jusqu'à l'atelier d'habillage et d'expédition.

Mais ce croissant de marques prestigieuses dépasse largement les limites de notre canton bordé au sud-est  par les boulevards Diancourt, Henri Vasnier et Pasteur.

A  l'intérieur,  trois autres  commerces de Champagne ont profité des commodités offertes par son sous-sol.

Au centre historique du quartier Saint-Remi, la Maison Taittinger vit sur le site de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise. Cet important monastère, doté d'une splendide basilique gothique construite au XIII° siècle, fut démantelé à la Révolution et ses bâtiments transformés en carrière de pierre. Quelques vestiges ont pu survivre, dont une partie du dallage du chœur dressé dans le bas-côté Nord de Saint-Remi, le superbe tombeau de Jovin exposé au Musée Saint-Remi et, sur place, des galeries creusées par les moines bénédictins, plusieurs cryptes gothiques et un caveau demeuré intact. Une maquette, exposée dans le hall des visiteurs permet d'imaginer ce que fut ce haut-lieu de la vie religieuse de la cité.

Curieusement, les deux autres commerces de Champagne établis à proximité de cette place Saint-Nicaise ont hérité de caves précédemment destinées à une autre mousse ... Celle de la bière. Dans l'angle de la rue des Créneaux et Armonville un brasseur, Philippe Tourelle, s'était installé dès le XVIII° siècle. Quand FrédéricVeith importe d'Alsace à Reims la technique de la fermentation basse pour conserver plus longtemps la bière, il s'associe au brasseur Gouverneur, propriétaire des lieux. Puis il construit entre les boulevards Henri Vasnier, Victor Hugo et la rue Goïot l'importante brasserie " La Rémoise ". Nous sommes en 1890. Deux guerres mondiales et la concurrence du vin bon marché et du cidre sonneront le glas de l'industrie brassicole rémoise. Les portes se ferment en 1955. Or c'est l'époque où la Champagne, dotée d'une organisation  professionnelle  modèle, amorce l'ascension vertigineuse de ses ventes. Dans les caves jadis équipées des réfrigérants de nos brasseurs, les bouteilles de Champagne remplacent désormais les brassins. Rue des Créneaux, la Maison Rapeneau a installé sa marque Maxim's tandis qu'un négociant aubois a trouvé rue Goïot un entrepôt idéal pour son Champagne Drappier.

Si l'on ajoute encore, en plus large périphérie, les caves Piper-Heidsieck et les ex-Delbeck, réunies maintenant dans le groupe Piper-Charles Heidsieck puis encore celles du Champagne Abelé ...

N'est-ce pas une ville sous la ville qui travaille, telle une fourmilière, au renom de notre cité à travers les millions d'étiquettes de Champagne chantant de par le monde le nom de Reims.

Charles DELHAYE

Extrait de la revue du  3° canton


Répertoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ville de Reims, voie des sacres 

les carrières souterraines de craie à Reims

 Les projets d'aménagement et de mise en valeur des abords des monuments historiques de la basilique Saint-Rerni, de son abbaye et de l'ancien collège des Jésuites, dans le cadre de la Voie des Sacres, nécessitent une connaissance exhaustive des suggestions relatives au sous-sol des bâtiments et des espaces publics ou privés environnants. Cette étude concerne différents systèmes creusés dans la roche crayeuse grâce à des techniques particulières.

Une particularité régionale unique : la craie

La craie, creta en latin est une roche sédimentaire d'origine marine formée d'une accumulation de coquilles et de micro-organismes calcaires dans une mer de faible profondeur (50 à 100 m), où vivaient des oursins, des huîtres et des bélemnites (céphalo podes fossiles voisins du calmar). La mer s'est ensuite retirée et cette boue calcaire s'est solidifiée pour constituer la craie. Elle a donné son nom à une période géologique, le Crétacé (60 à 80 millions d'années).

Situation géologique et géographique des crayères

Les réseaux recensés dans le quartier Saint-Rerni se développent dans un faciès géologique composé principalement par de la craie blanche très pure dénommée craie de Reims à bélemnitelles. Cette craie tendre exempte de silex, sauf à la base, atteint une épaisseur moyenne de 30 m à 50 m sous le quartier Saint-Remi. Les crayères sont creusées dans la zone inférieure du Campanien (l) particulièrement favorable par sa texture fine et homogène, à l'extraction de blocs de craie. La profondeur moyenne des réseaux sous ce quartier se situe à -12m par rapport au niveau actuel du sol supérieur de la ville. Contrairement à la situation du centre ville, l'épaisseur de la couche archéologique accumulée au cours des siècles dans le quartier Saint-Remi et Saint-Timothée est faible variant de 0,50 m à 2,00 m. Cette constatation résulte d'observations effectuées par les exploitants, au cours de la réalisation des essorts ou puits d'extraction.

La situation en profondeur des réseaux exploités semble toujours suivre l'aspect général de la topographie de ce quartier de la ville, soulignant ainsi une sorte de pendage stratigraphique de la craie ou « bancs de carrière »(2). L'épaisseur de ces « bancs » va toujours en décroissant vers l'extérieur d'une épaisseur de quelques centimètres près de la surface pour ensuite augmenter progressivement de 0,50 m - 1,00 m à - 12m. Ces bancs sont séparés par des joints ou fissures horizontales (l mm à 5 mm) qui conditionnent l'exploitation de la craie et son utilisation par les carriers. D'autre part, des fissures verticales (diaclases) (3), d'épaisseur égale ou supérieure à celle des joints des bancs, fracturent la craie de façon plus irrégulière. Fréquemment orientées, elles jouent également un rôle prépondérant dans l'organisation d'une exploitation.

Parmi les cavités recensées à ce jour 60 % se trouvent à mi-pente. S'il est admis que le quartier Saint-Remi est un des endroits les plus denses en édifices souterrains, il ne faut pas exclure les autres zones de la ville qui rassemblent les mêmes conditions géologiques. La surface d'implantation des crayères suit la limite géologique de la craie ainsi que celle de l'urbanisation de la zone est de la ville au XII° siècle (fig. l).

 
Figure l. - Localisation des crayères de la ville de Reims.

     F : forum romain " Place des Marchés " ;
     D : Notre-Dame de Reims ;
     R : abbaye Saint-Remi ;N : abbaye Saint-Nicaise.
     l : fossés d'enceintes antiques, BSAC. n° 4, 1976, Robert Neiss ;
     2 : enceintes médiévales ;
     3 : seconde enceinte médiévale terminée au xv" siècle. Tracé connu (plans divers du Xix" siècle).
     4 : souterrains et crayères ;
     5 : observation de cavités dans le sous-sol ; 6 : tout le sous-sol de lazone située à droite de cet axe est concernée par la présence probable de souterrains, crayèresou cavités.

 

Situées au sud-est de la ville à proximité du lieu-dit Moulin de la Housse, ces carrières, en majeure partie à ciel ouvert, sont dénommées cavités des anciennes crayères, pour les exploitations se trouvant à proximité des remparts du XIV° siècle, et nouvelles crayères pour celles placées plus en amont vers le Moulin de la Housse.

Cet emplacement géographique éloigné du milieu urbain a permis, dès le XIX° siècle, l'installation à des conditions avantageuses des maisons de Champagne qui les ont utilisées comme lieu de conservation pour les vins.

Une des caractéristiques principales de ce quartier réside dans le surcreusement du sous-sol d'une façon tentaculaire : en 1925 E. Kalas (4) recense environ 2 000 carrières souterraines situées de la place Suzanne au Chemin Vert, au Moulin de la Housse, à la verrerie de Cormontreuil, à l'abside de Saint-Remi, sur une surface de cent hectares.

Devant l'importance du phénomène, il est difficile de croire exclusivement à un surcreusement anarchique du sous-sol. Ce surcreusement pouvait être motivé par un besoin impératif et urgent d'une grande quantité de matériaux de construction doublé éventuellement d'une utilisation stratégique secondaire et discrète des exploitations.

Afin de mieux comprendre l'origine de la situation géographique actuelle des crayères, il est nécessaire de se rappeler l'aspect du plan de la ville de Reims du XII° au XV° siècle (fig. l). Au XII° siècle la ville était écartelée entre le centre d'origine antique, entouré par son enceinte ovale établie au début du Moyen Âge sur le tracé approximatif du fossé gallo-romain, et le quartel Saint-Remi - Saint-Nicaise en plein essor d'autonomie propre avec ses fortifications indépendantes. Or à cette époque le seul espace d'extension possible, et ceci depuis le X° siècle, pour les gens pauvres, les artisans et les ordres religieux non établis, demeure compris entre ces deux pôles, nord-sud, d'influence épiscopale.

Les collectivités qui désirent s'implanter dès le X° siècle en dehors des fortifications initiales doivent assurer elles-mêmes leur défense et la protection ou dissimulation de leurs biens et ce, en plus d'une progression économique rapide. « L'urbanisation était cependant encore plus poussée dans tout le secteur méridional qui bénéficiait d'une situation privilégiée entre la Cité et le bourg Saint-Remi. L'antique Via Caesarea qui reliait les deux centres était trop fréquentée pour ne pas être jalonnée d'habitations dès la fin de la période d'insécurité. Son peuplement systématique fut entrepris dans le dernier tiers du XI° siècle. » (Desportes, 1979, p. 65, Reims et les Rémois au Xl° siècle picard.)

Ces communautés principalement religieuses et artisanales liées aux métiers du textile et du bâtiment peuvent envisager d'utiliser les carrières déjà creusées comme moyen de cache ou de défense passive...

La craie pour quoi faire ?

II est actuellement admis que les blocs de craie en tant que pierres dç construction furent utilisées dès la période romaine. La récente mise à jour de caveaux ou caves, datés du l° au 1I° siècle, au cours des recherches archéologiques concernant le site du conservatoire, a permis l'observation de nombreuses maçonneries appareillées en blocs de craie.

D'autre part, la découverte d'un rostre de bélemnite inclus dans l'un de ces moellons permet de localiser l'origine semi-profonde de la roche utilisée qui pouvait être extraite du fossé antique situé à proximité ou bien provenir d'hypothétiques carrières romaines dans une zone où la puissance de la roche crayeuse peut atteindre 50 m.

Au Moyen Âge, les structures appareillées en moellons de craie sont plus apparentes pour les archéologues d'aujourd'hui. Elles sont situées en certains points de la basilique Saint-Remi et entrent surtout dans la composition de la maçonnerie du dernier vestige extérieur des fortifications médiévales encore visible, et un peu oublié, la Tour du Puits (XV° siècle).

A partir de 1209 le tracé de la grande enceinte médiévale était fixé. La construction des remparts du XIII° siècle au XIV° siècle allait englober le centre initial de la ville et le bourg Saint-Remi, Saint-Nicaise. Sans émettre d'incertains calculs de probabilité, il est possible, grâce à l'abondante iconographie du XIX° siècle, d'imaginer l'ampleur de ce travail de fortification. Ce rempart mesurait près de 6 km et avait nécessité un minimum de 200 000 m3 de matériaux dont environ 60 000 m3 de moellons de craie, et ceci hors ouvrages de défense particulière et d'artillerie.

L'examen des comptes et de différentes pièces administratives du XIV° au XVI° siècle nous permet de voir apparaître la craie sous des dénominations diverses : tantôt nommée « croyes » ou « croies » pour les modules taillés, chaperons pour les parties les plus ouvragées ; sous forme de chaux vive ou de chaux de croyes pour la composition des mortiers additionnés de tuiles battues.

Si la craie n'est pas présente systématiquement dans tout le rempart, la chaux, quant à elle, demeure la base de tous les liants et mortiers du Moyen-Age. Un minimum de 15 000 m3 de chaux vive fut nécessaire à la construction des remparts. Cette chaux vive difficilement transportable, de par sa constitution caustique, restera le liant primordial pour la réalisation des mortiers, avec adjonction de grèves et de tuiles battues ou pilées.

À toutes les époques avant l'invention de ciment de Portiand, vers 1825, la chaux de craie ou de calcaires divers, plus ou moins hydraulique, constitue l'élément essentiel pour la composition des liants et autres substances.

Si l'industrie textile du Moyen-Age a certainement eu une consommation importante (difficilement chiffrable) de chaux vive ou caustique qui, rappelons-le, nécessite une production locale du fait de sa durée de conservation limitée dans le temps, les professions annexes du bâtiment sont également de gros utilisateurs de ce produit de base qui entre dans la composition de toutes les fresques et peintures diverses.

Les crayères

Ouverture d'une exploitation souterraine

Les techniques employées pour l'extraction souterraine n'ont pas varié au cours des siècles (fig. 2).


 Figure 2. - Représentations graphiques des crayères (XVI°-XX° siècles). 

Le carrier commence par creuser un essort (en ancien français : issue), puits de forme carrée ou circulaire d'une section d'environ l m ; cet orifice est creusé jusqu'à la rencontre des bancs de craie homogènes, pour ensuite s'évaser sur tout son pourtour, formant ainsi l'essort ou puits d'extraction.

Trois types d'essorts sont visibles dans les réseaux recensés du quartier Saint-Remi :

- le premier, circulaire, ayant la forme d'un entonnoir renversé, nommées sort circulaire ;

- le deuxième, de plan carré, ayant la forme d'une pyramide, ce sera le type d'essort le plus souvent rencontré ;

- et le troisième, qui est au départ un essort circulaire, et se termine sur un plan carré, consiste souvent en essorts de grandes dimensions (plus de 20 mde hauteur).

Arrivés au banc choisi par les carriers, ceux-ci commencent à amorcer l'ouverture des galeries d'exploitation. Cette progression du chantier par galeries porte le nom, en terme de carrier, de chavage, (ancien français : creux, creusé ou cavité : cavée).

Puits de communication et cheminées d'aération

Afin d'accéder aux crayères les exploitants ont creusé des puits de communication qui débouchent toujours à côté d'une galerie principale. Ces puits de forme carrée ou circulaire, d'une section toujours inférieure à l m, peuvent partir directement des habitations en surface ou des zones de travail (fig. 2). Des encoches, ou trous de boulins, régulièrement creusées dans la paroi des puits permettaient la pose éventuelle de barres de bois pourconstituer une échelle afin de faciliter la communication entre la surface et les crayères.


Figure 3. - Reims, exemples de puits de communication. S5 : rue des Créneaux, S l : ancienne abbaye Saint-Remi. 

Ces puits d'accès (fig. 3) et d'aération sont visibles dans tous les principaux réseaux et leurs axes communs de disposition générale en surface correspondent aux axes de développement des galeries principales. Ces puits d'accès, les puits à eau, les essorts, grâce à la position constante de leurs ouvertures en surface, nous ont fourni des points de repères rythmés, qui soulignent d'une façon flagrante les directions principales des réseaux et souterrains. Cette constatation fondamentale nous a permis une extrapolation et la découverte de nombreuses cavités.

Profils des galeries


Figure 4. - Reims, principaux profils de galerie.

Le profil des galeries demeure conditionné par la résistance de la roche en place (fig. 4). Le profil le plus fréquent dans les édifices étudiés est de forme trapézoïdale : le sol de la galerie forme la base la plus large du trapèze, le plafond (ciel en terme de carrier) formant la partie la plus étroite. La forme de certaines galeries peut également être influencée par la cassure conchoïdale (incurvée en forme de coquille) de la craie. Un autre profil très fréquent a le tracé d'une ogive tronquée ou arrondie à son sommet.

Ces profils de galeries sont la conséquence de la tenue de la roche en place, constituant ainsi un véritable étai naturel. La prise en compte de la résistance de la craie, dans les meilleurs bancs, s'affirme de façon spectaculaire pour certains essorts situés dans la partie sud-est de la ville (crayères les plus récentes) qui peuvent atteindre plus de 40 m de hauteur.

Le ciel ou plafond des galeries est toujours plus lisse que les parois verticales, cet aspect est déterminé à l'avance par l'amorce du creusementde la galerie en hauteur sur un joint de banc de craie qui peut constituer un repère topographique de progression pour les carriers.

 
Figure 5. - Reims, coupe schématique d'une galerie de crayère. Environs du XVI° siècle.

L'éclairage

L'observation des parois des galeries et des essorts permet de voir des encoches réalisées régulièrement dans les joints de bancs. Elles permettaient de suspendre les lampes à huile ou autres, spécialement conçues à cet effet.

 
  F
igure 6. - Lampe à huile, d'après une gravure du Spéculum veritatis, xvir siècle,Bibliothèque apostolique du Vatican (Cod. lat. 7286, f° 10)

Les figures 5 et 6 nous montrent ce type d'éclairage fréquemmentre produit dans l'iconographie littéraire des XVI° et XVII° siècles où débute la vogue des recueils systématiquement conçus. La fréquence de ces encoches, qui permettaient d'accrocher d'autres ustensiles, nous renseigne sur l'ampleur de l'extraction ou de l'occupation de la crayère et nous laisse présager la profondeur des galeries remblayées.

Marques de carriers et tâcherons

Les galeries se superposent, se contournent d'une façon complexe au gré des besoins en craie, ou d'abris, dans ce secteur de la ville. Chaque front de taille,ou intersection de galeries, porte l'empreinte d'un monogramme ou d'un signe gravé sur la roche, le plus souvent en chiffres romains. Chaque extracteur ou utilisateur du souterrain semble ainsi posséder un lieu qui lui est propre (fig. 7). Ce type de marquage peut évoquer une organisation de groupe spécifique à certaines professions...

 
 
Figure 7. - Reims. Ancienne abbaye Saint-Remi, signes lapidaires

La découverte d'un bloc de craie inclus dans la maçonnerie de soutènement d'un mur du réseau de l'abbaye Saint-Remi, nous renseigne plus précisément : il s'agit d'un bloc de grandes dimensions (30 x 20 x 15 cm) qui possède un marquage à double signes. Sur la face principale, est gravé un marquage composé par des chiffres romains surchargés par 3 ou 4 barres parallèles. Ce type de signe nous laisse supposer que le carrier se contentait d'extraire les blocs de taille importante en les identifiant par sa griffe. Les blocs stockés dans les galeries étaient peut-être vendus sur place et payés à la pièce aux tâcherons, tailleurs de craie, ou maçons (fig. 7).

Les acheteurs en effectuaient ensuite le débit en petits parallélépipèdes destinés à la construction. Les tailleurs étaient également payés à la pièce, identifiés par un marquage plus sommaire à l'aide de barres parallèles ou entrecroisées (fig. 7).

L'ensemble des galeries de l'ancien collège des Jésuites et du quartier Saint-Remi porte l'empreinte de ces monogrammes ou chiffres permettant de localiser les zones de provenance et de propriété des matériaux ainsi extraits

  
Figure 8. - Reims. Ancienne abbaye Saint-Remi, signes lapidaires. 

Au Moyen Âge, les ouvriers inscrivaient sur chaque bloc extrait un signe qui restait apparent permettant d'identifier son auteur. Il est admis qu'au Xlll° siècle, ces marques étaient composées par des chiffres et quelquefois par des lettres. Elles ne devaient être composées que d'éléments en ligne droite afin que l'on puisse facilement les tracer avec les outils usuels : la hache, le pic, le marteau de maçon, etc... Ce marquage devait se réaliser le plus rapidement possible et a, de cette façon, produit des signes simplifiés.

Exemple : le signe     signifie XX, le signe signifie XV, etc... (fig. 8).

Ces marques ou signes ne sont plus visibles sur les parements appareillés vers la fin du XVII° siècle car les ouvriers payés à la pièce les ont livrées sur le chantier à l'appareilleur ou au maçon et ni l'un ni l'autre n'avaient intérêt à ce que ces marques soient apparentes. Au Moyen Age, en revanche, dans la majorité des cas, l'ouvrier n'était payé que lorsque la pierre était en place (ou commandée sur le lieu d'extraction) et qu'il était constaté ainsi qu'elle avait la coupe et la taille voulues.

Conclusions

Cette étude a permis de mettre en évidence le surcreusement du sous-sol de cette partie de la ville. Il serait erroné de considérer cette zone comme la seule à renfermer des cavités artificielles. D'autres parties de la ville sont aussi riches en crayères et seule une prospection systématique pourrait permettre d'en estimer l'importance réelle.

Il faut se garder d'expliquer et de dater les crayères par des hypothèses hâtives, chaque édifice a ses particularités.

En l'absence de fouilles archéologiques, il est plus prudent de proposer des « espaces chronologiques » car les crayères une fois creusées évoluent sans cesse : les utilisateurs successifs en modifient la structure initiale effaçant ainsi les traces précédentes. Les remblais qui proviennent de la surface sont souvent sources d'erreurs dans la datation.

D'après différents indices fournis par cette étude, nous pouvons proposer une période de datation des crayères allant du V°siècle au XVII° siècle. La « fourchette » est large mais seules des fouilles archéologiques permettraient de préciser cette datation. Nous pouvons admettre que dans le quartier de Saint-Remi un important creusement du sous-sol a eu lieu vers le X° siècle.

Les espaces libres du quartier Saint-Remi non construits actuellement représentent une « dernière chance » pour la valorisation et la compréhension historique de cette partie de la ville de Reims. Concevoir des infrastructures de surface au « coup par coup » pour les éventuels aménagements voisins de la basilique Saint-Remi serait une erreur préjudiciable à l'intégration des édifices futurs et du passé, présents dans ce quartier. Un schéma d'aménagement global touristique et commercial éviterait une sectorisation des différentes constructions modernes. Il ne s'agit pas de rechercher systématiquement une unité architecturale mais plutôt une volonté d'intégration des bâtiments.

L'existence d'un bâti ancien, disparu, en surface, peut être décelé par la présence de renforts de fondation construits à une période donnée dans les souterrains. La présence de fossés antiques ou médiévaux peut être écartée par la présence de souterrains taillés en pleine roche crayeuse.

Une étude géotechnique et principalement un levé géologique des surfaces de discontinuité annexée à une étude de fracturation des roches dans les zones concernées par les cavités compléteraient avantageusement la présente investigation.

Résumé

L'étude vise à opposer les archives topographiques et historiques de la ville aux vestiges archéologiques d'un système d'exploitation de la craie. La conduite de la recherche a permis la découverte d'une organisation rationnelle basée sur des techniques d'exploitation qui ont peu varié au cours des siècles. Les vides laissés par les carriers représentent environ 300 000 m3 de craie. Les carrières souterraines de Reims constituent aujourd'hui la part la plus importante du patrimoine industriel de la cité.

 Philippe Tourtebatte  18 rue William-Russel, 51 170 Courville, Marne. 03 26 48 07 87                  

-119° congr. nat. soc. hisf. scient., Amiens 1994, Carrières et constructions III, p. 119 à 133.

Répertoire

 

     

 

 

 

 

 

 

 

  

  

  

  

 

 

 

 

 1.  Les lithologies des craies campaniennes et santoniennes très semblables ne permettent pas plus que la macrofaune, rarissime, de retrouver les coupures stratigraphiques classiques.
(Notice BRGM, n° 132, Reims 1/50 000, p. 3.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 2.  Origine des bancs : « les fronts de taille importants montrent des joints horizontaux ou subhorizontaux qui pourraient passer pour des plans de stratification. Un relevé précis de leurs pendages montre qu'ils sont approximativement parallèles à la surface topographique même si la pente de celle-ci est forte (30 à 40 %). Ces débits sont donc probablement consécutifs à la détente liée à l'érosion des sédiments surincombants. » (M. Laurin, 1980.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 3.  « Les diaclases semblent dues tantôt aux conditions de refroidissement des masses éruptives, tantôt aux relâchements de pression pendant les efforts tectoniques, tantôt aux conditions de consolidation des sédiments. » (M. Deruau, 1962, p. 49.)